A l’école de Prudence

En 1832, dans le très chic Connecticut, et dans une Amérique chauffée à blanc par une révolte d’esclaves, une enseignante a pris le parti de n’accepter que des élèves noires. C’est cet épisode que racontent l’excellent duo Fert/Lupano.

Voilà maintenant une bonne vingtaine d’années mais je n’en suis pas très sûr, j’affirme ça au doigt mouillé, que tout un pan de la bande dessinée est devenu une pacifique arme d’éducation majeure. Il s’est fabriqué un territoire, celui des romans graphiques, détaché du format classique de 48 pages qui a longtemps régné sur le genre. Le mot roman y masque la plupart du temps une bonne dose de réel et les auteurs ont à cœur d’y saluer les trajectoires de personnages qui ont marqué d’une pierre blanche, quoi que parfois sanglante, la marche du monde. Parmi ces derniers, il y a de grandes figures, notamment dans l’histoire des arts et de la littérature, mais aussi, de pur(e)s inconnu(e)s au destins singuliers. J’écris ceci au lendemain de la soirée des 46emes César. Si quelqu’un possède un contact pour joindre l’acteur et cinéaste Jean-Pascal Zadi, récompensé dans la catégorie Meilleur Espoir Masculin dans son propre film, « Tout simplement noir », en qualité de réalisateur, il sera certainement très intéressé d’apprendre l’existence de « Blanc autour » qui parait aux éditions Dargaud. 

Dans sa prise de parole en effet, Zadi, citant l’académicien Dany Laferrière, a évoqué le temps nécessairement long qu’il faut ici-bas aux grands combats pour installer plus d’humanité. En l’occurrence, la lente évolution de la cause antiraciste. « Blanc autour », signé pour le scénario par Wilfrid Lupano ( « Little Big Joe », « Les vieux fourneaux », «Le loup en slip »…) et mis en images et en couleurs par Stéphane Fert (« Peau de mille bêtes »), ex-élève des Beaux-Arts et féru d’animation), raconte un épisode qui remonte au début du XIXe à Canterbury, dans le Connecticut. En 1832, l’institutrice Prudence Crandall accueille dans sa classe une élève noire. La très chic communauté blanche est révoltée mais Prudence enfonce le clou et décide contre toute attente de n’enseigner qu’aux jeunes filles noires… C’est d’autant plus audacieux qu’un an plus tôt, dans le Sud du pays, une révolte noire, conduite par l’esclave Nat Turner, a déchaîné les fureurs dans tout le pays avec lynchages assortis. A quel sort sera voué cette initiative ?

Clos par un cahier informatif et iconographique comme c’est souvent l’utile usage, cet album est une totale réussite, tant par le dessin qui fait, par son côté soyeux, enveloppant, souple et nerveux à la fois, contrepoids à son propos tragique.  

« Blanc autour », de Wilfrid Lupano et Stéphane Fert, éd. Dargaud, 143 pages, 19,90€ 

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