Pirotte, la clarté malgré tout

Le cherche midi éditeur publie tout ce que le poète belge écrivit au fil des trois dernières années de sa vie. Soit cinq mille poèmes qui ressemblent paradoxalement à une source de vie.

Il avait une bonne gueule hollywoodienne. Si, si. Un petit quelque chose. Mais Jean-Claude Pirotte, notamment prix Goncourt 2012 de la Poésie et, même année Grand Prix de l’Académie française, auxquels s’ajoutent à peu-près tous les lauriers qui comptent en poésie, était né à Namur, en Belgique, en 1939. Il est mort à l’âge de 74 ans en 2014, son corps vaincu par le cancer. Mais pas son esprit. Et cette épique fin de bataille avec la maladie qui courut sur près de trois ans fut une gerbe d’étincelles constante, jour après jour, sous le toit d’une maison louée dans l’Aube et dans laquelle il nourrit de huitains et de dizains des huitaines et des dizaines de carnets. (« ce petit carnet me plaît/ j’écris de petits poèmes/ je fais de petits progrès/ et je suis petit moi-même ») soit cinq mille poèmes inédits. Sa compagne Sylvie Doizelet a publié fin 2020 aux cherche midi, cette respiration de calme résistance dans un ouvrage de bonnes dimensions, de bon poids aussi, et qui en impose sous l’armure de sa couverture aux tons de forêts profondes discrètement colorée d’or.

Jean Claude Pirotte
Jean-Claude Pirotte

Bien-sûr, écrire quand on lutte en un ultime combat, même en en ayant lucidement accepté l’issue, n’élude rien de cette même lucidité. Mais elle est habillée de cette écriture souple et toujours bien coupée où les rimes tombent toujours juste en respectant malicieusement, dans la construction, une élégante distanciation qui n’a pas attendu les événements que l’on sait. 

Pour qui craint le pire avec la poésie et n’y ont pas replongé un orteil depuis les années 70-80 qui se sont employées, que dis-je, acharnées, à lui fabriquer des exils, à la transformer en courants d’air abscons comme si la règle avait soudain été de lui ôter la grâce, celle de Pirotte est la plus accueillante des adresses. Miraculeusement, en dépit de l’ombre qui s’avance, tout n’y est que clarté, au sens propre comme au figuré. Tout y est proche des gestes de la vie. De la manifestation des saisons aussi. Il y pleut souvent mais ses pluies sont caressantes. Les neiges y sont toujours plus légères et les oiseaux, c’est écrit page 196, en dépit chantent tout le temps.

Ces textes ressemblent tous à un matériau de chansons. Il y a des chansons « pour la peine » et des chansons « pour la joie ». L’ensemble progresse en une série de vagues qui portent chacune un titre, de « Je me transporte partout » à « Lever le camp »,

Le mieux consiste à déposer le volume devant soi, à l’ouvrir au hasard, lequel fait bien les choses en poésie et, dès qu’on a commencé à lire, s’apercevoir que Pirotte ne parle de rien d’autre, sans rien éluder, sans rien dramatiser, sans rien exagérer, avec une si reposante fluidité, et avec de fins ruisseaux d’humour entre les lignes, que des saisons du cœur qui nous sont communes à chacune et à chacun.

Et si, pour le poète Pirotte, le ciel se couvre en mettant le cap sur la fin du voyage, la lumière qu’il dispense est indispensable.

« Je me transporte partout », 725 pages 365 pages, 29€ 

copyright PASCAL BASTIEN

1 commentaire
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Commentaire

  • Jean-Yves Léopold

    9 janvier 2022 at 9h17
    Reply

    Bonjour, j'aime cette petite pièce poétique : « ce petit carnet me plaît/ j’écris de petits poèmes/ je fais de petits progrès/ et je suis […] En savoir plusBonjour, j'aime cette petite pièce poétique : « ce petit carnet me plaît/ j’écris de petits poèmes/ je fais de petits progrès/ et je suis petit moi-même ». Si tout est de cet ordre, cela donne envie d'en lire davantage. Merci, Pierre Vavasseur, d'avoir entrouvert cette porte pour nous, je m'en vais tantôt la pousser ! Jean-Yves Léopold, de Wimereux Read Less

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