L’AMOUR SAMOURAÏ

Psychologue-clinicienne imprégnée de culture japonaise, Caroline Roucoules publie un conte réparateur autour de la disparition. Et nous dit qu’en puisant dans l’enfance, il nous revient d’orienter le cours de notre destin.

Un jour, c’était dans une autre vie, au Festival d’Avignon, je croisai dans un jardin une jeune femme brune assise sur un banc. Seule, en longue et légère robe noire qui lui dénudait les épaules, elle fabriquait ses propres parenthèses. Je fis ce que je n’aurais jamais cru pouvoir faire : j’allai à sa rencontre et lui proposai de prendre une photo d’elle. Non seulement elle ne s’offusqua pas de cette entrée en matière qui m’avait été jusqu’alors parfaitement étrangère mais elle sourit et accepta. Elle s’appelait Caroline, était comédienne et danseuse. Je fis une série de clichés avec un appareil 6×6 que je ne maîtrisais pas formidablement. Nous échangeâmes nos coordonnées puis nous séparâmes et reprîmes chacun de notre côté le cours de notre chemin : je veux dire, tous les trois : Caroline, moi et l’existence elle-même.

Un jour, en Avignon...
Un jour, en Avignon…

Au cours des années qui suivirent il arrivait que nous nous fassions signe. Comme une couture de rappel sur le temps qui va. Quelques mots au téléphone, un verre. Une pièce de théâtre dans laquelle elle jouait et que j’allais voir. Au fur et à mesure de ces rencontres toujours éloignées l’une des l’autre, un aspect de Caroline me semblait revêtir quelque chose de singulier, pour ne pas dire d’étrange : tandis que mon visage encaissait les marques du temps, Caroline ne vieillissait pas. Elle avait lâché le théâtre pour embrasser une carrière de psychologue clinicienne – un temps en milieu carcéral – mais pratiquait en contre-point le Kyudo, cette pratique japonaise du tir à l’arc qui relève, en concours, de la pure cérémonie. Quant à la danse elle s’en enveloppait, déployant sa chanson de gestes en forêt, filmée par une vidéaste. J’ai vu ces séquences. En robe blanche. Hors du temps commun. Un elfe dans les clairières, mais sans les oreilles pointues. Les elfes appartiennent à la culture scandinave. Ce détail a son importance, on verra pourquoi dans ce texte. Par-dessus tout Caroline avait rencontré son âme-sœur, maître archer. La flèche qui les cueillit leur apporta d’abord tout l’amour qu’ils se souhaitaient et qu’ils se promirent. Las ! La mort guettait. Ce fut alors comme si le chagrin qui saisit Caroline était né pour ne jamais finir.

Or en dernier recours contre les hautes brûlures de la peine, il existe une tunique de résistance en consolation : ce sont les mots, ceux que l’on dit et, plus fort encore, ceux que l’on écrit. Ceux-là sont comme un blé qui lève en nous, sans nous et pour nous. C’est un blé qui nourrit et qui sauve. Depuis un an ou deux (tout est patience quand tout est fort), Caroline travaillait, dans les intervalles d’un interminable chapelet d’intenses journées, à un conte qui s’emparait d’elle. Les histoires qui nous viennent sont toujours des intimes étrangères. Elles roulent sous la chair, dans notre gorge, dans notre sang, à la pulpe de nos doigts. Elles sont des messages intérieurs qui résonnent du plus loin, d’avant que nous existions.

Son texte est une longue nouvelle. Il s’intitule « Le Ruban » et s’ouvre sur le personnage de Niels, 6 ans, qui vit dans la banlieue de Londres, embrumé dans ses rêves. Ses origines sont mi-scandinaves (je vous l’avais dit qu’il n’y a pas de hasard), mi-irlandaises. Ses désirs sont nippons. Le petit garçon rêve qu’il sera un jour prince Samouraï et qu’il épousera une princesse, la défendra, la protégera. D’ailleurs il en repéré une. Elle est brune et belle. Pour peu elle ressemblerait à un elfe sans les oreilles pointues. Elle s’appelle Caroline. Elle n’est pas indifférente, c’est même tout le contraire. Ils décident de se marier au bord d’une rivière qui les enchante et s’enchante d’eux. Niels passe un ruban au poignet de Caroline, et l’autre moitié au sien. Rendez-vous est pris le lendemain pour la cérémonie. Mais à l’heure dite, le fiancé n’est pas là. Et ne viendra pas. Là-dessus la vie passe. Caroline se marie sans être heureuse. A son poignet, le ruban de satin bleu s’est maintenu sans faner sa couleur.

Caroline Roucoules: “une histoire écrite avec des mots d’adulte et un coeur d’enfant”

C’est tout ? Non ce n’est pas tout, c’est tout le reste. « Une histoire écrite avec des mots d’adulte et le cœur d’un enfant » résume l’auteure qui s’est retrouvée happée malgré elle dans un univers merveilleux, de pure fantasy comme on dit aujourd’hui, dont le message, comme au tir à l’arc, n’a qu’une visée : « il faut toujours avoir un point d’horizon ».

Comment écrit-on soi-même son propre destin ? Avec quelle encre sympathique les cœurs se réparent-ils pour devenir plus forts ? Et ce maître de calligraphie, ce Sensei Plume tel qu’il se nomme, capable de décliner sur la feuille l’amont et l’aval du temps, d’en mêler passé et futur, quelle sorte d’ange est-il ?

La première fois que j’ai lu ce récit, je ne sais pourquoi j’ai songé, dans un genre infiniment différent, au « Petit Prince » de Saint-Exupéry. Sans doute parce qu’il peut parler aux enfants comme à leurs aînés. Et que les forêts de symboles, façon contes et légendes, sont l’alphabet de nos résurrections.

« Le Ruban », de Caroline Roucoules, Hello Editions, 73 pages, 14,50€

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Commentaire

  • Caroline

    16 juin 2023 at 22h02
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    Sublime. D'une beauté absolue.

  • PALERME

    16 juin 2023 at 21h37
    Reply

    J’ai lu le livre de Caroline en a peine deux heure dans le train et ce n’est pas du tout mon habitude, j’ai été tellement […] En savoir plusJ’ai lu le livre de Caroline en a peine deux heure dans le train et ce n’est pas du tout mon habitude, j’ai été tellement captivée que je ne pouvais cesser la lecture, je recommande vivement ce merveilleux livre « Le Ruban » captivant, intriguant émouvant, poignant et surtout remplit d’amour 💙💙💙 cette Auteure mérite d’être connue et reconnue 😊 c’est une femme formidable. Read Less

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