AVEC EDEN, ELLE A FAIT DU BON BOULEAU

Eminente spécialiste des langues en voie d’extinction, usagère des longs courriers, Alba entend opérer un retour à la terre rédempteur en se faisant arboricultrice. Notre invité Jean-Michel Ulmann est tombé sous le charme de cette aventure à haut-risque, aussi cocasse qu’édifiante par laquelle l’écrivaine islandaise Audur Ava Olafsdottir signe un conte humain d’une beauté biblique.

Par Jean-Michel Ulmann

Audur Ava Olafsdttir écrit droit. Soutenu par cette écriture tendue, sans ornementations, chaque ligne vibre et sonne juste : les paysages islandais, les caractères, les ciels, les rencontres, les échanges, les souvenirs, les silences. La lecture devient un voyage et le récit va bon train. Rien ne vous distrait, rien ne vous échappe de la métamorphose d’Alba. Cette mue s’est produite le jour où cette éminente universitaire, spécialiste des langues en voie de disparition, a réalisé qu’il lui faudrait planter plus de cinq mille bouleaux pour effacer l’empreinte carbone laissée par ses voyages en avion. C’est ainsi qu’elle décide de devenir propriétaire d’une maison délabrée et d’un vaste terrain longé par une rivière glaciaire afin d’y planter les arbres de (s)a rédemption. Béotienne déterminée, Alba devra affronter le regard des voisins plus ou moins bienveillants, les sarcasmes de sa sœur, l’étonnement des collègues, les potins et les rumeurs des villageois. Sans compter l’appétit des promoteurs à l’affût. D’autant que le village devient le refuge d’Afghans qu’elle prétend alphabétiser.

Sauver des langues, prendre racine, arboriser une terre hostile, c’est du pareil au même. Ce roman est une histoire de mots et de sens. Le succès de l’entreprise d’Alba semble ne tenir qu’au bon usage de la parole, au vocabulaire, à ses étymologies et ses ramifications. Comprendre pour se comprendre : le chemin du paradis passe par là. C’est d’une simplicité biblique. Ce que nous raconte Ava Olafsdottir a tout d’une genèse à taille humaine. Il fait bon respirer ce souffle. Il y a de la création – et de la récréation – dans l’air septentrional. Au commencement était la terre qui se fait verbe, puis le verbe roman. De page en page, au fur et à mesure que le projet grandit, le journal d’Alba se déplie, se déploie, l’esprit s’ouvre, imprégné d’humour, de candeur, de volonté, de tendresse mais aussi d’inquiétude. Car ici, sous la plume de l’écrivaine islandaise (« L’embellie », « Rosa candida »), le chaud et froid islandais sont une sacrée bonne thalassothérapie de l’âme humaine.

J-M U

« Eden », de Audur Ava Olafsdottir, traduit de l’islandais par Eric Boury, éd. Zulma, 240 pages, 24,50 € (Photo d’ouverture: Stéfan Karlsson)

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