DENIS LABAYLE

L’adolescence déboussolée de Jean-Noël Pancrazi

De Sétif à Perpignan, la solitude tempétueuse d’un môme déraciné qui cherche et trouve son cap.

Avec Jean Noël Pancrazi, on est loin des romans fleuves. Ses livres sont courts, mais intenses et d’une surprenante qualité d’écriture ! En littérature, Il y a les romanciers – les plus nombreux, et les  véritables écrivains, ceux qui apportent une nouveauté à la langue, ceux que l’on reconnait au style comme on reconnait un peintre. Chez jean Noël Pancrazi, ce sont les longues phrases qui s’enchainent avec la fluidité d’un poème et dont on ne perd jamais le sens.

J’ai lu « Les Années manquantes » avec le même plaisir que j’avais savouré ses ouvrages précédents (La montagne,  Madame Arnoul ou Je voulais leur dire mon amour.) Avec ce plaisir rare de lire certains passages à haute voix, juste pour en saisir la musique : « Le train allait partir ; la gare semblait déserte ; il n’y avait plus aucun écho de roulement de valises ou de charriots ; mais ils étaient là-bas, réunis dans la nuit ; c’était les miens ; ils ne m’avaient pas oublié, ils venaient me dire au revoir, me rappeler que je ne n’étais pas aussi seul que je le croyais… ».

Il y a toujours dans les livres de Jean Noël une tendresse subtile dans la description des personnages, même des plus troubles ou des plus « cinglés ». Y compris l’oncle Noël « qui trainait son existence d’officier démobilisé, désœuvré, désenchanté, finissant de perdre son éclat et sa légèreté de don Juan en permission ».

JJean-Noël Pancrazi. Photo Francesca MantovaniJean-Noël Oanc razi. Photo Francesca Mantovaniean-Noël Pancrazi. Photo
Jean-Noël Pancrazi. Photo Francesca Mantovani

Dans ce livre, on vit le désarroi de cet adolescent, déposé là, à Perpignan chez sa grand’mère pour cause de guerre perdue. L’Algérie est, chez l’auteur, un décors permanent, un souvenir sucré et amer.

Le lycéen devenu étudiant quitte la maison de Perpignan, devenu « un ring où les parents, désaccordés depuis toujours, se déchiraient à leur retour. » Il monte à Paris, au Lycée Louis Le Grand en plein mai 68. Et là encore : pas un cliché, que de la poésie.

Je ne sais pourquoi, en lisant cette galerie de portraits, j’ai souvent pensé au peintre Modigliani : une originalité du style, une tendresse dans les regards absents, une complicité du mystère.   

J’en ai assez dit pour susciter l’envie,  non seulement de lire « Les années manquantes », mais tous les précédents. Je n’ai jamais compris pourquoi un tel écrivain récompensé par tant de prix illustres n’avait pas la gloire qu’il méritait.

A savourer absolument.

Denis Labayle

Médecin et écrivain, auteur d’une vingtaine d’ouvrages, Denis Labayle, qui a été vingt-cinq ans chef de service dans un hôpital de la région parisienne, est notamment l’auteur de “Entends venir l’orage”, “Tempête sur l’hôpital”, “Pitié pour les hommes”, “Dans les pas du fils”… Il vient de publier “Le médecin, la liberté et la mort – Pour le droit de choisir sa fin de vie” aux éditions Plon.

0 commentaire
3 likes
Article précédent : L’amour n’est pas la passionArticle suivant : Indéboulonnable Montaigne

Publier un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Derniers Articles
Les articles les plus populaires
Archives