C’est leur Amérique à eux

On est très sérieux quand on a dix ans. Dix ans d’existence en vingt ans puisque le Salon America de Vincennes, qui s’est ouvert jeudi et se clôturera demain soir dimanche, a lieu tous les deux ans. Baptisé « Voix de l’Amérique », ce festival littéraire (*) qui convoque bien d’autres aspects de l’expression culturelle de l’Amérique du Nord – cinéma, musique, danse…- met cette année l’accent sur les Peuples premiers. Soixante-trois auteur(ices) y ont été conviés et parmi eux, au hasard et en vrac, Russell Banks, Louise Eldrich, Jonathan Franzen, Jennifer Egan, Kathleen Alcott, Richard Ford, Armistead Maupin…

Affiche Festival America

Le temps reculant très vite, je gardais sous le coude deux livres, deux pépites recueillies au tamis des jours, que m’offrait, même si ces frenchies ne participent pas au salon de Vincennes, l’opportunité d’évoquer cette manifestation qui s’est imposée comme l’un de plus courus rendez-vous littéraires. Ils y racontent à leur façon, pour paraphraser Johnny Hallyday dans « Mon Amérique à moi », leur Amérique à eux.  J’y ajoute la toute dernière parution de cette nouvelle collection baptisée Fidelio, créée par Dominique Guiou et Nicolas Gaudemet sous pavillon Plon. Selon son principe, cinq voix du paysage romanesque français racontent leur passion pour cinq grands noms américains.

Vibrionnante nostalgie

Vous vous souvenez d’«Alabama 1963», ce roman très sombre paru en 2020 qui montrait, autour d’un chapelet de disparitions de gamines noires, et au prisme d’une enquête conduite par un détective raciste et sa femme de ménage, toute la complexité de l’Amérique ? Eh bien, ses deux auteurs, couverts de prix, ont récidivé cette année avec « America(s)”, un roman d’une nature totalement différente qui se déroule dix ans plus tard et ne s’en tient, cette fois, pas à un seul état. Il traverse l’Amérique de part en part. Ses auteurs y racontent l’histoire d’Amy, adolescente vivant à Philadelphie, sur la côte est, et dont la sœur Bonnie s’en est allée un beau matin chercher fortune sur l’autre rive du pays, à Los Angelès, dans l’espoir d’y devenir playmate, ces Bunnygirls pour magazine. Bonnie est partie en stop avec un garçon fraîchement rencontré. Depuis, elle n’a plus donné de nouvelles et Amy, qui a précédemment tragiquement perdu sa meilleure amie, se sent bien seule.

Ludovic Manchette et Christian Niemec. Photo Philippe Matsas
Ludovic Manchette et Christian Niemec. Photo Philippe Matsas

La voilà, malgré son très jeune âge, tentant l’aventure à son tour à la recherche de sa sœur. Ce récit a été inspiré par une histoire vraie. Raconté à la première personne, ce pur et rebondissant road trip nous emmène dans ses bagages au fil des rencontres qu’on y fait, et c’est toute une Amérique de vibrionnante nostalgie qu’il réveille dans le tourbillon constant des dialogues. Une Amérique de pochettes de disques aussi, celle de Garfunkel, d’Harrison, de Springsteen pour une aventure initiatique pleine de personnages attachants. 

« America(s) », de Ludovic Manchette et Christian Niemec, le cherche midi éditeur, 284 pages, 18€

Memphis avec ou sans retour

Si je n’avais pas participé, en mai dernier, au salon littéraire de la ville d’Autun, en Saône-et-Loire, je n’aurais pas fait la connaissance de Géraldine Ruiz, jeune journaliste aventurière comme on n’en fait plus guère, amoureuse de son indépendance, œuvrant tant sur les ondes que dans la presse écrite. Et par conséquent pas rencontré son deuxième récit, « Memphis rebelle », né d’un départ aux Etats-Unis sur un coup de tête au début de l’automne 2015 avec le projet d’enquêter sur les raisons d’un racisme tenace dans cette ville du sud.

Géraldine Ruiz
Géraldine Ruiz

Jamais de la vie, Géraldine ne croyait s’immerger à ce point dans les entrailles de la plus fameuse ville du Tennessee. « Memphis rebelle » est aussi un road trip comme chez le duo Manchette-Niemec mais dans une Amérique abimée par la crise, cynique et brutale, jamais confortable, voire dangereuse, traversée au jour le jour avec les moyens du bord et bien-sûr sans argent ni assurance de retour. C’est de l’aventure pure, rugueuse, à fleur de peau et du tout-venant. Secouant et captivant. Chapeau Géraldine ! Ou plutôt : Stetson Géraldine !

« Memphis rebelle », de Géraldine Ruiz, éd. Denoël, 229 pages, 19€

Cinq top-modèles

Enfin, dans cette élégante collection au format carré que nous avions quasiment baptisée ici avec un interview de ses deux fondateurs à retrouver dans les archives, voici une nouvelle quinte flush d’auteur(e)s d’aujourd’hui, coupant à cœur en exprimant leur admiration et leur intime fidélité pour des figures mythiques de la littérature ou de la poésie américaine, toutes, excepté Norman Mailer, bien vivantes.

Nicolas Chemla a choisi Tom Wolfe : « Le Bûcher ? écrit-il à propos du « Bûcher des Vanités », un « putain d’ouragan qui balaie tout sur son passage, un livre qui brasse le monde (…) ».

Clarisse Gorokhoff évoque habilement Norman Mailer en trame d’une conversation entamée avec un inconnu à l’aéroport JFK en avril de cette année.

Gilles Marchand raconte avec humour comment il était loin d’imaginer qu’il lirait un jour John Irving et Le monde selon Garp » dont il est bien obligé d’avouer, même du bout de la plume, qu’il a changé sa vie, lui qui avait toujours été convaincu que ce genre de chose n’arrivait jamais.

Delphine Bertholon écrit sur Laura Kasischke dont elle a eu longtemps du mal à savoir orthographier correctement le nom. « Kasischke reste un mystère, un double fantasmé qui, à elle seule, occupera bientôt un pan entier de ma bibliothèque.

Enfin, sur ce mantra qu’est le « Je me souviens », Alexandre Fillon s’attaque à Bret Easton Ellis découvert à l’âge de 16 ans et qu’il finira par rencontrer en tête à tête. « Je me souviens des passages du roman se déroulant à Paris. D’une bombe dans le métro à Port-Royal. De l’empoisonnement de l’eau de la piscine du Ritz. »

« Amérique contemporaine », de Nicolas Chemla, Clarisse Gorokhoff, Gilles Marchand, Delphine Bertholon, Alexandre Fillon, éd. Plon coll. Fidelio, 123 pages, 13€

(*) Salon « America », 43, rue Raymond du Temple, 94300 Vincennes

Aujourd’hui : Jusqu’à 21 heures

(Nuit américaine de 19h à 21 heures)

Demain, de 10 heures à 19 heures

Tarifs :

Pass 1 jour : 15 euros (TR : 10 euros)

Pass 2 jours : 20 euros (TR : 15 euros)

Tous renseignements : 01.43.98.65.94

0 commentaire
0 likes
Article précédent : Un inventeur, deux grands-mères et une maisonArticle suivant : Quel enchantement, ce bestiaire!

Publier un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Inscrivez-vous pour recevoir la newsletter
Derniers Articles
Les articles les plus populaires
Archives