Quand Proust valsait avec Straus

Elle fut l’une des figures centrales de la vie sentimentale de Marcel Proust et ne manque pas d’apparaître dans l’œuvre de l’écrivain. L’auteur de la « Recherche » avait-il trouvé son double féminin en l’éblouissante Geneviève Straus, veuve de Georges Bizet ? Il faut lire absolument ce petit livre de Lina Lachgar, disparue en 2020, publié chez Colette Lambrichs.

Avant de décrocher le téléphone, on se dit que c’est un honneur de parler à Colette Lambrichs, laquelle, comme un inattendu renversement des rôles, s’enchante dee sa voix de brume claire de vous entendre. Colette Lambrichs, l’écrivaine qu’on ne présente plus, patronne de l’ex Différence devenue les Editions du Canoë depuis 2017, avec leur élégance immédiate et simple, leur petite robe en bandeau, leur devise empruntée à Fernando Pessoa : « Tout vaut la peine si l’âme n’est pas petite ». Pourquoi avoir repris la mer au fin bastingage d’un canoë ? Parce que comme les signaux de fumée envoyaient des messages, les canoës transportèrent une parole d’une rive à l’autre. A l’adresse du Chemin Vert, Paris 11eme, madame Lambrichs s’y emploie avec une généreuse obstination.

Ses ouvrages et ses sujets sont d’une chatoyante originalité. A l’image de ce « Madame Straus – Un amour de Proust ». Son auteure, Lina Lachgar, poétesse et biographe disparue en 2020, s’est passionnée pour la personnalité et l’œuvre d’un Marcel Proust ou d’un Max Jacob.

Il est question ici du premier, au prisme d’une amitié amoureuse qu’il entretint avec une femme. Eblouissante figure et scintillant esprit de la bonne société de l’époque, Geneviève Halévy, fille du compositeur d’opéras Fromental Halévy à propos duquel Richard Wagner ne tarissait pas d’éloges pour « La Juive », fut la veuve de Georges Bizet. Pétrie de mélancolie, ou plus justement sujette à la neurasthénie après avoir, sous le joug d’une mère effrayante et folle, et par ailleurs traumatisée par la mort tragique de sa sœur aînée Esther, Geneviève avait choisi en secondes noces l’avocat Emile Straus. D’un physique fort ingrat inversement proportionnel à son affolante beauté, ce dernier était toutefois suffisamment riche et idolâtre pour offrir à son épouse, qui échappa quasi miraculeusement, grâce à son sang-froid, à l’incendie du Bazar de la Charité, l’existence dont elle rêvait : faite d’élégance absolue, de salons mondains, parfaits écrins aux fulgurances de son propos et dont on se transmettait les jours suivants en ville les dégâts qu’ils avaient commis chez des convives moins affûtés. «(…) un mot de Geneviève (…) se mangeait encore froid le lendemain à déjeuner entre intimes qu’on invitait pour cela et reparaissait sous diverses sauces pendant la semaine » écrit Lina Lachgar laquelle ajoute combien cette verve rebondissante était parfois bien utile aux auteurs de théâtre. Sur une remarque de cette femme inspirée, il pouvait leur arriver de modifier telle ou telle réplique et même, carrément, le dénouement de leur pièce.

Marcel Proust fut d’abord amoureux du fils de madame Straus, Jacques Bizet, « un beau et vigoureux garçon », lequel ne répondit pas à une lettre enflammée, resta bon ami avec son camarade et fut à l’insu de son plein gré le déclic de la passion qu’éprouva l’auteur de la Recherche pour sa mère. C’est Jacques, en effet, qui les présenta l’un  à l’autre.

Lina Lachgar à Trouville en 2019
Lina Lachgar à Trouville en 2019

Il y a ce beau mot de pâmoison qui ne s’emploie plus guère et s’accorde parfaitement à ce que décrit l’auteure à propos de cet « attachement indéfectible » que Marcel voua « sa vie durant » à Geneviève. A commencer par la fescination que lui provoquait son visage. « Il se mettait à la regarder avec une admiration que seul un sentiment profond peut donner et s’exclamait : « Dieu, qu’elle était belle ! »

Même chose pour l’art qu’elle eut de s’habiller. Et celle qui traverse à divers titres le miroir dans l’œuvre de l’écrivain collectionnait les « épiphanies charnelles dans un aveu voluptueux de rares étoffes » aux yeux de son amoureux. C’est elle qu’il contemple et décrit, en robe chinoise avec des motifs jaunes et rouges « comme un couchant qui s’allume », et devant laquelle on l’imagine bien s’agenouiller avec une ferveur fétichiste devant les souliers rouges de sa belle. Tant pis si cela peut paraître pure divagation que d’écrire ce qui va suivre mais la sensualité fluide de l’écriture de Lina Lachgar traduit une troublante impression : celle que Proust, à défaut de ne pouvoir explorer plus loin son attirance pour cette créature aussi brillante, s’est rêvé en madame Straus en se parant mentalement de tous ses atouts autant que de ses atours. Et pour aller encore plus loin dans ce fantasme d’ incarnation au premier sens du terme, Geneviève et Marcel comptaient, dans leur corps, ce que l’écrivain nomme « un mal-être commun » : leur santé vacillante. L’asthme pour lui, les nerfs pour elle et pas qu’un peu. « Mon petit Marcel cher, je ne me suis déshabituée du Véronal qu’en avalant une quantité de poisons variés. Puis j’ai essayé de ne rien prendre, ce qui me conduisait au suicide. » Proust, qui ne croyait pas en la médecine, se plaisait à qualifier sa chérie, façon sans doute de contourner la vérité de la dépression, de « nerveuse ». « Tout ce que nous connaissons de grand vient des nerveux » lui écrivit-il.

Le 22 décembre 1926, à l’âge de 78 ans, Geneviève quittera ce monde près de quatre ans après la disparition, le 18 novembre 1922, de son si cher « ami ». Funeste mois s’il en fut puisque le 3 Jacques Bizet mit fin à ses jours en se tirant une balle dans le bouche.

Enrichi de nombreuses notes de bas de page précieuses dans leur développement, ce petit ouvrage d’à peine 90 pages est ainsi imprégné d’un mélange de soyeuse lumière et d’une troublante et douce damnation résolues à faire ensemble, collées serrées sans se toucher, le meilleur commerce possible, façon “d’atteindre les inattingibles lointains dont on ne connaît jamais sur terre que la direction.”

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