Rendez-vous au Faubourg !

Lancer sa maison d’édition et quelques jours après se prendre une pandémie sur la tête. C’est ce qui est arrivé à Sophie Caillat, patronne des éditions du Faubourg. Mais en dépit de ce coup du sort, la toute jeune maison brille déjà dans le paysage littéraire.

Sophie Caillat

Sophie Caillat

Vous êtes désormais éditrice mais avant, quel a été votre parcours ? Par exemple et pour commencer par le tout début, où êtes-vous née ? Dans quel milieu ? Ce sont vos parents qui vous ont donné le goût des mots ?

J’ai été élevée dans une grande maison située dans un quartier mi-populaire, mi-people intitulée la campagne à Paris, dans le XXè arrondissement, où je suis revenue. Mes parents étaient souvent en voyage d’affaire pour des salons à l’étranger, j’ai une grande différence d’âge avec mon frère et c’est la solitude qui m’a donné le goût des mots. Et mes deux grands-mères entrepreneuses qui m’ont donné le goût de la création d’entreprise (l’une avait un magasin d’antiquités au Faubourg Saint-Antoine, d’où le nom de la maison). Fouiller dans la bibliothèque, ouvrir des livres interdits, remplir des carnets de rêves d’évasion… ma nature très sociable et curieuse m’a poussée vers le journalisme, mais j’ai vite compris que le temps des grands reporters qui parcourent le monde était révolu et qu’une majorité était désormais assignée au « desk ». Néanmoins, à Rue89, j’ai eu la chance de faire de vraies enquêtes de terrain et d’accompagner des auteurs externes pour les rubriques dont je m’occupais (planète et santé). Cela m’a donné confiance dans ma capacité à déceler de bons sujets, de bons auteurs, et à les faire connaître au plus grand nombre.

Deux écrivains qui vous ont signé une feuille de route, sans réfléchir…

Emmanuelle Heidsieck, romancière déjà reconnue, m’a confié son cinquième roman, Trop beau, l’histoire d’un homme discriminé en raison de sa trop grande beauté. Un texte gonflé, qui dénonce la montée de l’individualisme dans notre société, avec beaucoup d’ironie. C’est elle qui m’a donné envie de consacrer une collection à la littérature alors que j’étais encore dans ma précédente maison, Premier Parallèle, qui ne publiait que de la non-fiction. 

Noël Mamère, retiré de la vie politique en 2017, et qui a été ravi de reprendre ses habits de journaliste pour parcourir la France en compagnie de Raphaelle Macaron. Se retrouver en personnage de BD l’a amusé. Il a compris l’enjeu de ce médium et admiré le talent de la dessinatrice que je lui ai trouvée pour former un duo de choc. Les Terrestres est devenu un album sur la transmission et le dialogue des générations.

Qu’est-ce-qui vous a poussée à vous lancer dans cette aventure que sont les Éditions du Faubourg ?

L’envie de mener ma barque et de faire monter du monde dedans. Que ce soient des romanciers, des journalistes ou des artistes, tous ces profils de gens qui posent un regard critique sur le monde m’intéressent. Je suis à la tête d’un orchestre dont la petite musique me semble avoir du sens dans un monde qui n’en a parfois pas beaucoup…

La faute à pas de chance, à peine débutiez-vous que la pandémie a pointé son nez. Comment encaisse-t-on un tel vrai-faux départ quand on est une maison toute neuve ? Et comment vous êtes-vous convaincue que vous alliez résister à ce coup du sort ? 

J’ai eu littéralement l’impression, le 16 mars 2020, que le ciel me tombait sur la tête. Le 13 nous venions de lancer Souffrance en milieu engagé, l’enquête de Pascale-Dominique Russo dans une librairie pleine à craquer (Le Genre urbain à Paris), le 18 nous devions être chez Mollat (à Bordeaux) avec Emmanuelle Heidsieck pour dialoguer avec le sociologue François Dubet sur les ponts entre littérature et sciences humaines….

Avoir fait tous ces efforts, passé une année entière à bâtir les fondations de ma maison, et la voir menacée par une tempête mondiale qui dépassait largement ma petite personne, c’était dur, il faut l’avouer. Mais j’ai réussi à relativiser : je n’étais pas malade, aucun de mes proches ne l’a été. Certes, je ne suis pas salariée et les aides gouvernementales ont été minimes dans mon cas (la maison n’ayant pas d’historique de chiffre d’affaires en 2019), mais j’ai aussi eu la chance d’assister à la naissance du printemps au jour le jour, dans mon jardin en Bourgogne et de travailler au calme là-bas. Et puis, j’avais ma fille avec moi, et la force de vie des enfants aide à tenir.


Vous ne vous refusez aucune forme. Roman, récit, roman graphique, ouvrage à caractère philosophique tel cet « Hymne à la joie », d’Aram Kebabdjian…

Je ne refuse aucune forme car c’est l’avantage d’être libre, mais je choisis des formes précises, celles qui me semblent adaptées. L’Hymne à la joie est un roman, avec un héros, une intrigue, et même s’il porte une réflexion philosophique sur le sens de nos actions, il entre pleinement dans les critères que j’ai fixés pour la collection de littérature.

En presse, on parle de ligne éditoriale. Il est clair que vous vous en êtes construit une qui a un vrai rapport avec l’engagement. Et vous en récoltez les fruits. A vos yeux, un éditeur de littérature générale a tout intérêt à être en phase avec la marche du monde ?

Je ne sais pas ce qu’est l’intérêt, je fonctionne à l’envie et à l’engagement en effet. Les différents sens du mot engagement sont intéressants d’ailleurs. Je ne m’engage que dans des projets auxquels je crois profondément, je ne saurai pas faire autrement, mais c’est évidemment différent dans une grosse boîte qui tourne grâce à des salariés qui, in fine, rendent compte à un ou des actionnaires. 

L’écologie et l’état de la planète semblent clairement être l’une de vos préoccupations centrales…

J’ai passé six ans à enquêter sur ces questions en me sentant minoritaire. Il semble maintenant que cette préoccupation soit devenue majoritaire, et c’est heureux. Le risque est, face à la dégradation de nos conditions de vie sur Terre, de paniquer et d’être paralysé par la tristesse (ou la « solastalgie », nouveau mot désignant le malaise causé par l’état de la planète). J’essaie de plutôt faire des propositions pour ne pas rester dans la sidération et le renoncement.

On imagine très bien Greta Thunberg figurer, sous une forme ou une autre, à votre catalogue…

Drôle ! Je pensais justement à elle en regardant son visage sur l’affiche d’un film qui va sortir. Elle est devenue une icône, il faut qu’elle fasse attention à ne pas devenir un produit.

Vous avez pré-publié cet été en feuilleton dans le Canard Enchaîné des extraits du « Grand Procès des animaux », écrit et illustré par Jean-Luc Porquet. Le livre paraît ce début octobre. Comment est née cette idée ?

L’idée du livre est née de Jean-Luc Porquet, amoureux des mots et des animaux. Celle de la pré-publication aussi, c’était une évidence puisqu’il est journaliste au Canard enchaîné, ainsi que Wozniak qui a illustré l’ouvrage. Je lui ai donné un écrin particulier (livre cartonné et très ouvragé) pour en faire un petit objet abordable qui crée la surprise quand on l’ouvre, notamment avec des dessins qui surgissent dans le texte et apparaissent en couleurs dans la dernière partie. Je l’ai classé en « hors collection », en espérant que le public saura l’identifier pour ce qu’il est : une fable littéraire écolo.

Une devise ?

Haut les cœurs, comme disait un libraire qui vient de mettre un coup de cœur sur L’Hymne à la joie. Je cherche une bonne nouvelle par jour pour mes auteurs. J’arrive à peu près à les trouver….

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