Suivez cette femme de mauvaise vie

Cécilia Dutter a fait le pari d’enfourcher la plus fameuse histoire d’amour de tous les temps entre une courtisane avide de sensualité et un prophète qui se disait envoyé par un père céleste, à l’origine de tout. Sensuel, romantique, enveloppant, nerveux, cruel, puissant. Même les mécréants vont adorer.

C’est une belle histoire, c’est un beau roman qu’a écrit Cécilia Dutter. Mais avant d’aller plus loin, signalons que cette écrivaine, essayiste et biographe, est l’auteure de « Etty Hillesum, une voix dans la nuit », sur cette figure féminine juive que fut Etty Hillesum (1914-1943), assassinée à Auschwitz et dont les lettres magnifiques témoignaient d’une lucidité absolue sur la cruauté de son temps appelée à être comme la mer du poète : toujours recommencée. D’une certaine manière, ce nouveau livre n’en est pas si éloigné.

Cette fois, l’auteure d’ « Une présence incertaine », son premier ouvrage en 2005, remet au centre du jeu une présence certaine, gravée dans le marbre de l’histoire judéo-chrétienne, et qui n’a pas droit très souvent aux étals des librairies. Ceux qui l’aiment l’appellent volontiers Marie. Ceux qui se méfient encore, Marie-Madeleine, née à Béthanie d’un père et d’une mère représentatifs « de l’aristocratie sacerdotale ». Pas de luxe, non, mais pas de pauvreté non plus. Quand elle monte tromper son ennui sur le toit terrasse où elle laisse s’alanguir, à treize ans, sa beauté inflammable convoitée par tout ce que la gent masculine compte de prétendants, c’est pour rêver à une vie de palais où elle pourra multiplier les étincelles. Pourquoi se donner pour la vie à un seul homme, abdiquer sa liberté de femme, alors que le monde des plaisirs et des voluptés s’ouvre à elle? Un beau matin, elle part dans se retourner. « Dix jours de marche, d’errance et de solitude sur les routes caillouteuses de Samarie ». A Magdala, elle enchaîne les amants, qui ne sont jamais des histoires d’amour. Car « L’amour fuit quand on croit le tenir ». N’empêche, reste le faste et la luxure dont on ne se départit pas facilement.

Bon, la suite est attendue. Il n’est nullement nécessaire d’être branché sur la question pour savoir que nous sommes en présence de l’un des scénarios les plus moralement incandescents, les plus romantiquement incorrects de la galaxie religieuse. La femme de mauvaise vie, « gourmande de tension charnelle obsédante », perdue dans ces “relations fusionnelles jusqu’au vertige », va rencontrer, et aimer, l’envoyé très spécial du créateur du monde, lequel va l’aimer en retour, la délivrer de ses remords, la prendre dans ses bras quand elle pense, toute bichounette, au cercle familial qu’elle a abandonné sans prévenir. Et pourtant sa sœur Marthe n’était pas charitable avec elle, voire franchement agressive et méprisante. Toujours est-il que l’ancienne “putain”, la “dévergondée”, la “possédée”, autant de mots qui la couvraient comme des crachats, a rencontré sa perle rare un jour qu’il prenait son repas à la table de Simon, un type qu’elle n’a jamais senti et qui, de toute évidence, cherchait à en savoir plus sur cet ermite baladeur capable de miracles. Elle s’est jetée à ses pieds, les a baignés sans modération de ses larmes et des essences de son propre parfum, essuyés avec ses cheveux.

Cécilia Dutter. Photo Natacha Sibellas
Cécilia Dutter. Photo Natacha Sibellas

Il l’a pardonnée de tout puis accepté de la prendre dans sa troupe de mystiques errants qui ne mangent pas à leur faim, s’habillent d’étoffes sales et déchirées (ça la change !) et dorment d’un œil à la demi-belle étoile. Et c’est parti. On ne va pas paraphraser ce que le plus mécréant sait déjà par cœur. Mais il se trouve que le premier miracle de ce récit tient à ce que, mécréant ou pas, il est impossible de ne pas refaire sous la plume de la romancière, cette route toute tracée sans manquer une seule station. Et cela pour une raison très simple : cette capacité qu’a la narratrice à écrire en 3D. Marie-Madeleine ? On la frôle, on la flaire, on la voit. Jésus, pareil. On l’entend parler, souffrir, geindre parfois. Et même s’énerver sévère. Les mouvements de foule, les huées, la haine, ont le souffle d’une flagellation. Et ainsi d’Hérode Antipas, de sa maîtresse Hérodiade qui n’en peut plus de ce Jésus qui se permet de juger son couple. Ils nous serrent aux entournures. Ainsi des des marchands du Temple et des banquiers filous qui n’ont pas digéré l’humiliation d’être dispersés à coups de fouet. Ainsi de Ponce-Pilate, qui a bien son opinion mais craint de déplaire au peuple par un surcroît d’humanisme contre-productif. Ainsi de la troupe des politiques sous le joug de la domination romaine qui ne veulent pas d’emmerdements. Tous plus vivants que nature dans leurs arrangements malhonnêtes et cruels. On ne fait pas plus moderne.

Oui, cette ‘Amoureuse’ nous prend dans ses bras si l’on peut dire. La couverture est très belle. C’est le portrait de la principale intéressée, chevelure éthérée, le visage reposant dans une main, l’autre protégeant le crâne d’un squelette. Il est signé du peintre bruxellois Alfred Stevens (1823-1906) et figure au Musée des Beaux-Arts de Gand. Cécilia dit qu’elle a souhaité, à travers elle, écrire le destin d’une pionnière du féminisme. Il est vrai qu’il n’est jamais question de soumission au fil de ce texte emporté et bouillonnant, sensuel jusque dans la description de la souffrance. La montée au Golgotha, c’est quelque chose. Après « Soif », d’Amélie Nothomb, qui tentait de pénétrer les arcanes de la souffrance d’un crucifié, Dutter ne nous épargne rien non plus de la douleur. Elle la fait terriblement surgir entre ses lignes. Mais au final Marie-Madeleine s’impose, en beauté, en tendresse et en amour, comme une Marianne de la liberté d’être et de choix.

« L’Amoureuse – Le roman de Marie-Madeleine », de Cécilia Dutter, éd. Tallandier, 278 pages, 18,90€

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